Un petit texte, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, paru dans la revue Area.
De quelle façon internet affecte notre mémoire?
Internet joue un rôle inédit dans la mutation
actuelle de nos activités, surtout les transformations touchant la mémoire. Les moteurs de recherche, et Google en particulier, en devenant seconde nature, se substituent aux fonctions classiques de la mémoire (une mémoire de premier ordre): rétention de faits ou de contenus jugés essentiels ou utiles et surtout, mémorisation de liens entre données, contenus et usages. Internet nous met devant un nouveau contexte en modifiant radicalement les contextes classiques de nos rapports avec l’information et sa circulation sociale. En même temps, cette tendance, certes accélérées par l’usage quasi-continuel des fonctionnalités de recherche, nous invite à retenir ce qui échappe aux algorithmes. Il s’agit d’un déplacement vers de nouvelles fonctions de la mémoire. Rappelons-nous que le numérique est obsédé par la mémoire, par une certaine conception totalitaire de la mémoire: une sorte d’utopie de l’universel et de l’accès absolu et total. Pour le dire autrement, internet comme l’environnement numérique tendent à penser l’oubli comme perte ou faille technique. C’est une occasion perdue, un manque qu’il faut combler. C’est bien cette dynamique entre oubli et mémoire (il ne s’agit point ici du droit à l’oubli, mais plutôt de l’oubli caractéristique de l’humain) qu’il faut interroger pour mieux comprendre les transformations suscitées par les usages actuels d’internet. Les archives sont (et ont toujours été) aussi des lieux d’oubli. Pour dire les choses autrement, la machine, comme la technique, a horreur de l’oubli. Mieux encore, l’oubli constitue l’impensé et l’impensable de la technique. La machine, en principe, ne peut pas oublier et, nous dirons même, qu’elle ne veut point oublier.
Les nouvelles formes matérielles de notre mémoire, celle héritée de la culture de l’imprimé comme celle entièrement numérique, sont soumises aux spécificités de la culture numérique: nouveaux supports, fragmentation et nouvelle contextualisation. Dans cette nouvelle réalité, la mémoire est associée, dans son incarnation numérique, à la fois à la convertabilité généralisée (tout objet numérique peut être converti en plusieurs formats tout en gardant plus ou moins la même apparence) et à la sémantisation de l’information (les multiples qualifications des données). C’est ici qu’on saisit la radicalité des transformations suscitées par le numérique: de nouveaux supports qui sont autant de nouvelles formes d’inscription de l’information et du savoir, une nouvelle écriture émergente qui met en place de nouvelles pratiques et de nouvelles formes de la mémoire.
Peut-on parler de patrimoine virtuel?
Certes. Mais c’est surtout en fonction de ce qu’on veut dire par virtuel. S’il s’agit de désigner ce qui est produit et transmis sous forme exclusivement numérique, il va de soi que nous produisions et préservions du patrimoine. La question qui se pose est celle de la gestion de ce patrimoine. Comment transmettre quelque chose qui, de par sa nature, ne soit pas fixe? Il nous faut à la fois de nouveaux formats capables de saisir et conserver ces activités, et une nouvelle acceptation de ce que c’est qu’un patrimoine. On voit la difficulté quand on examine la conversion d’une partie de notre patrimoine classique en numérique: le support modifie l’objet en permettant des usages inédits tout en modifiant les propriétés de l’objet numérisé.
De quelle manière le numérique transforme-t-il notre regard sur les objets patrimoniaux?
Le numérique modifie notre regard sur tous les objets. Du fait, il transforme aussi notre regard sur les objets patrimoniaux. Car ces objets circulent maintenant dans un nouveau contexte. Ils sont soumis à une nouvelle économie, celle du réseau et de ses valeurs. L’accès lui-même obéit à de nouvelles règles, qui sont, en tout cas pour le moment, hybrides (incorporant à la fois les principes classiques et les nouvelles façons de manipuler et d’interagir avec les objets numériques). Le lieu même accueillant ces objets s’est transformé: au lieu des grands monuments culturels (musées, bibliothèques, etc.), on est devant un écran, avec un navigateur comme moyen et guide, sur un réseau social ou sur un ordiphone. Le patrimoine circule (ou doit circuler) plus librement et dans de nouveaux espaces et selon les usages actuels. Il faut que le patrimoine, à quelques exceptions près, s’accommode à notre temps.
Qu’entend-t-on par “réalité augmentée” et cela permet-il un meilleur regard sur notre patrimoine?
La “réalité augmentée” incarne l’hybridation actuelle de nos rapports avec le monde numérique. Le terme désigne la superposition, en temps réel d’images ou de modélisation en 2D ou 3D , sur un lieu ou des objets. En d’autres mots, c’est une convergence entre une présence (celle de l’usager individuel avec son ordinateur ou, comme c’est le plus souvent le cas, son ordiphone), la géolocalisation et les données visuelles ou textuelles associées au lieu ou aux objets présents.
Une telle technique permet une autre regard sur notre patrimoine: elle permet des visites enrichies et personnalisées, elle rend possible l’accès à une richesse d’informations liée aux objets patrimoniaux. Elle est aussi capable de permettre à l’individu de se frayer ses propres chemins en suivant des parcours autrement inaccessibles dans ses rencontres avec le patrimoine numérisé.
Pour moi, la “réalité augmentée” personnifie une mutation importante dans notre culture car elle personnifie le fait que le monde lui-même, ces objets, ces lieux, ces chemins, sont devenus l’interface vers le numérique, ses archives et ses savoirs. On retrouve ici ce qui a été évoqué plus haut: le rôle déterminant, dans nos rapports avec tout ce qui est culturel (pour ne rien dire du social) de la fragmentation et de l’ontologisation opérées par le numérique. La personnalisation repose en fait sur ces deux modalités: la fragmentation permet la personnalisation (en facilitant la constitution d’anthologies individuelles facilement échangeables) et l’ontologisation accélère l’association d’objets à de nouvelles catégories dans des réseaux multiples. Une telle circulation ne peut que façonner autrement notre regard sur la patrimoine.
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